Publié le 13 février 2024 19:29:00. L’Indonésie s’apprête à former un contingent pouvant compter jusqu’à 8 000 soldats pour une éventuelle participation à une force de maintien de la paix internationale à Gaza, une initiative controversée liée au plan de reconstruction post-conflit proposé par l’administration américaine.
- Jakarta a entamé la formation de troupes, malgré un manque de directives claires sur leur rôle et leur financement.
- L’adhésion de l’Indonésie à un Conseil de la paix proposé par Washington suscite des interrogations quant à son alignement sur les intérêts palestiniens.
- Des critiques pointent du doigt le rôle du président américain Donald Trump dans cette initiative, perçue comme un contournement de l’ONU.
L’Indonésie, forte de son expérience en matière d’opérations de maintien de la paix – elle figure parmi les dix principaux contributeurs aux missions onusiennes, notamment au Liban – et de son engagement humanitaire à Gaza (notamment par le financement d’un hôpital), se positionne comme un acteur potentiel dans la reconstruction de la bande de Gaza. Cependant, cette initiative, portée par le président Prabowo Subianto, rencontre un scepticisme croissant au sein de l’opinion publique indonésienne.
De nombreux observateurs estiment que l’engagement indonésien dans le Conseil de la paix et la Force de sécurité internationale (FSI) s’apparente à un alignement sur l’agenda de l’administration Trump, alors que les deux pays négocient un accord commercial. L’absence de détails précis sur le fonctionnement de ces structures alimente les inquiétudes.
« Nous devons faire attention à ce que notre personnel militaire ne soutienne pas les forces militaires israéliennes. Nous devons veiller à ce que nos forces militaires ne se battent pas contre de mauvais acteurs. »
Muhammad Zulfikar Rakhmat, expert du Moyen-Orient au Centre d’études économiques et juridiques de Jakarta
Le mandat de la FSI reste particulièrement flou. Contrairement aux forces de maintien de la paix de l’ONU, qui opèrent sous un mandat clair et strict, le Conseil de la paix et la FSI fonctionneront en dehors du cadre onusien, soulevant des questions sur l’utilisation des troupes et leur financement. L’accord de cessez-le-feu prévoit que la FSI « fournira un soutien aux forces de police palestiniennes contrôlées à Gaza » et « travaillera avec Israël et l’Égypte pour aider à sécuriser les zones frontalières ».
L’Indonésie reçoit actuellement un financement de l’ONU pour ses casques bleus. La crainte d’avoir à assumer les coûts du déploiement à Gaza, ainsi qu’une éventuelle contribution d’un milliard de dollars pour une place permanente au Conseil de la paix, comme le suggère un projet de charte, suscite des préoccupations financières.
Jakarta justifie son adhésion au Conseil de la paix par la nécessité de défendre les intérêts palestiniens de l’intérieur, soulignant l’inclusion d’Israël au sein du conseil sans représentation palestinienne. La porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Yvonne Mewengkang, a déclaré que l’Indonésie utilisera son rôle pour « garantir que l’ensemble du processus reste orienté vers les intérêts de la Palestine et respecte les droits fondamentaux du peuple palestinien, ainsi que pour encourager la réalisation d’une solution à deux États ».
Cependant, cette position est remise en question. Le Jakarta Post a critiqué ce raisonnement dans un éditorial, estimant qu’un « État palestinien indépendant, s’il émerge, sera probablement dans des décennies ». Abdul Khalik a écrit que « L’Indonésie finira par payer 1 milliard de dollars bien avant qu’un résultat significatif ne soit obtenu » et que le pays risquerait de dilapider des ressources financières, diplomatiques et politiques pour rien.
Le Conseil de la paix, initialement envisagé comme un petit groupe de dirigeants mondiaux supervisant le plan de Trump, a évolué vers une ambition de médiation des conflits mondiaux, contournant ainsi le rôle de l’ONU. Prabowo Subianto, ancien général de l’armée, a rapidement accepté l’offre de Trump et s’était initialement engagé à envoyer 20 000 soldats indonésiens lors de son discours à l’Assemblée générale des Nations Unies.
Une pétition en ligne, lancée par un groupe d’universitaires et de militants musulmans, dénonce l’adhésion à un organisme dont la présidence à vie serait assurée par Donald Trump, citant ses actions controversées (menaces envers le Groenland, tentative de déstabilisation du Venezuela, veto américain à une résolution de l’ONU appelant à un cessez-le-feu à Gaza). La pétition, qui a recueilli plus de 9 000 signatures, affirme que « La BoP est confrontée à de sérieux problèmes de légitimité, tant sur le plan normatif, structurel que moral ».
Malgré ces critiques, l’armée indonésienne a commencé la formation de troupes, même en l’absence de directives précises sur les types de personnel nécessaires. Le chef d’état-major de l’armée, le général Maruli Simanjuntak, a indiqué que l’Indonésie envisage désormais d’envoyer entre 5 000 et 8 000 soldats, notamment des unités d’ingénierie et médicales.
Vendredi, une centaine de manifestants se sont rassemblés devant l’ambassade américaine à Jakarta, brandissant des pancartes avec des slogans tels que « Vous vous ennuyez de la paix ? » et « Libérez Gaza ».
Hassan Jouni, analyste basé au Qatar et ancien général de l’armée libanaise, estime que l’idée de voir des Indonésiens servir comme soldats de la paix à Gaza est bien perçue dans la région. L’Indonésie est considérée comme un « intermédiaire honnête et acceptable » par les deux parties, en raison de son identité musulmane et de son absence de menace stratégique pour Israël. L’Indonésie n’entretenant pas de relations diplomatiques formelles avec Israël, mais soutenant les droits des Palestiniens, elle adopte une position équilibrée.
La réunion inaugurale du Conseil pour la paix, prévue la semaine prochaine à Washington, devrait permettre d’obtenir des éclaircissements et d’autres annonces d’engagements de troupes. Prabowo Subianto y assistera en personne et devrait également signer le nouvel accord commercial. Muhammad Zulfikar Rakhmat estime que l’opposition intérieure n’altérera pas significativement la décision de l’Indonésie de rejoindre le Conseil de la paix.
Rising et Karmini écrivent pour Associated Press. Hausse signalée depuis Bangkok. La rédactrice de l’AP Abby Sewell à Beyrouth a contribué à cette histoire.