Publié le 15 février 2026 10h36. La couleur s’impose avec force dans l’art et la mode, rompant avec la neutralité ambiante et insufflant une dose d’optimisme et de vitalité dans un contexte parfois morose.
- Une exposition participative de Marina Abramovic, Regarder les couleurs, invite à l’immersion visuelle au Centre Pompidou-Metz jusqu’en avril 2026.
- Henri Matisse est l’objet d’une grande rétrospective au Grand Palais à Paris, explorant son œuvre foisonnante jusqu’en juillet 2026.
- Les défilés printemps-été 2026 ont été marqués par une explosion de couleurs, influençant les créations de Loewe, Prada, Versace et bien d’autres.
Après une période dominée par le minimalisme et les tons neutres, la couleur revient en force dans le monde de l’art et de la mode. Le Centre Pompidou-Metz propose jusqu’au 27 avril 2026 une expérience immersive avec l’exposition Regarder les couleurs de Marina Abramovic, où les visiteurs sont invités à contempler de vastes monochromes et à laisser libre cours à leur imagination. Parallèlement, le Grand Palais à Paris rend hommage à Henri Matisse dans une rétrospective majeure, visible jusqu’au 26 juillet 2026, qui célèbre la palette vibrante et l’énergie créatrice de l’un des maîtres de la couleur.
Cette tendance se confirme également sur les podiums. Les défilés printemps-été 2026 ont été de véritables happenings chromatiques, où les créateurs ont exploré des associations audacieuses et des palettes explosives. Chez Zomer, les mannequins ont foulé des podiums transformés en palettes de maquillage géantes, laissant des traces colorées sur le sol. Akris, quant à lui, a reproduit une œuvre du peintre minimaliste américain Leon Polk Smith, intégrant ses formes géométriques et tourbillonnantes dans ses créations épurées.
La maison Loewe, sous la direction artistique de Jack McCollough et Lazaro Hernandez, a présenté une première collection inspirée de la toile Panneau jaune avec courbe rouge d’Ellsworth Kelly. Les créateurs expliquent dans une note d’intention : « On y perçoit une vitalité et une tactilité qui semblent fondamentales pour la maison, une intensité chromatique et une sensualité inhérentes à ses racines espagnoles ; et, en définitive, un optimisme et un esprit auxquels nous nous identifions profondément. »
Selon Serge Carreira, maître de conférences en Mode et Luxe à Sciences Po Paris,
« La couleur incarne depuis toujours un optimisme qui correspond au besoin de positivité actuel, mais aussi l’envie d’affirmer haut et fort sa singularité. Elle s’inscrit en réaction à une période marquée par l’apogée du beige et une forme de neutralité. »
Serge Carreira, maître de conférences en Mode et Luxe à Sciences Po Paris
Cette réaffirmation de la couleur s’explique en partie par une réaction à la popularité du « quiet luxury » et au phénomène des « beige moms », ces mères qui évitent la couleur dans leur environnement par crainte de surstimulation. Loren Fascianel, psycho-styliste spécialiste des couleurs et autrice de Pansement dopaminergique, souligne que :
« À force de répondre à l’injonction d’un minimalisme qui serait associé au chic, au bon goût, nous nous sommes déconnecté-e-s de notre sensorialité. La couleur, parce qu’elle est à la fois lumière, vibration et perception, est vitale pour l’homme. Elle agit sur notre énergie, notre humeur, nos comportements et plus globalement notre posture face au monde. »
Loren Fascianel, psycho-styliste et autrice de Pansement dopaminergique
Cette saison, la couleur s’impose donc comme une réponse à la morosité ambiante, un réflexe primitif, une pulsion de vie. L’exemple du couple Kylie Jenner et Timothée Chalamet, apparus en décembre dernier vêtus de cuir orange assorti lors de la première de Marty Suprême, illustre cette tendance à attirer l’attention et à affirmer sa présence. Kylie Jenner, figure emblématique de la mode, a contribué à populariser cette esthétique audacieuse.
Les couleurs chaudes, comme le rose bubble gum décliné chez Calvin Klein, ou le jaune citron chez Balenciaga et Lacoste, sont également à l’honneur. Calvin Klein, pionnier du minimalisme, propose une douceur imaginée par sa nouvelle directrice artistique, Veronica Leoni. Balenciaga et Lacoste misent sur le jaune citron, symbole de joie et d’optimisme. Serge Carreira précise :
« La couleur exprime une forme de radicalité, un effet de surprise, et utiliser une palette très forte et contrastée permet de se concentrer sur la ligne et sur la forme. »
Serge Carreira, maître de conférences en Mode et Luxe à Sciences Po Paris
Les silhouettes nimbées de teintes vibrantes et les associations audacieuses, inspirées des collages, visent à stimuler tous les sens et à procurer un plaisir immédiat. Prada, qui a largement contribué à populariser des associations de teintes audacieuses, propose une robe absinthe associée à des gants en cuir lilas. Fendi, quant à lui, associe une blouse fuchsia à une jupe vert émeraude. Ces combinaisons chromatiques envoient un message de liberté et de vitalité.
À l’instar du défilé Versace, qui mélange les teintes de la Méditerranée à l’esprit décontracté de Miami, ou de la collection de Dries Van Noten, qui évoque la sensualité d’une plage estivale, la couleur s’impose comme un moyen d’expression et de communication. Versace a su marier le classicisme bourgeois à une sensualité débridée. Dries Van Noten a exploré des teintes puissantes et des motifs vibratoires.
Loren Fascianel conclut :
« Le minimalisme érigé en esthétique mondialisée nous fait vivre depuis 25 ans dans une neutralité environnementale qui met notre cerveau en mode survie et génère de l’anxiété. Il est donc urgent de se réveiller de cette achromie. »
Loren Fascianel, psycho-styliste et autrice de Pansement dopaminergique
Loin du binarisme noir et blanc et de la sécurité du beige, la mode invite à expérimenter la dimension émotionnelle de la couleur et à célébrer l’art de la joie, comme l’avait déjà souligné Kandinsky dans Du spirituel dans l’art, et dans la peinture en particulier, en affirmant que la couleur est un moyen d’exercer une influence directe sur l’âme et de la faire vibrer.