Publié le 19 octobre 2025, 17h36. Le Schauspielhaus de Zurich accueille une nouvelle création audacieuse de la metteuse en scène japonaise Satoko Ichihara. « Holstein Dairy Cows », pièce inspirée des « Bacchantes » d’Euripide, explore les relations complexes entre le Japon, la Suisse, et la condition féminine à travers un prisme provocateur, mêlant bétail, sexe et satire sociale.
- La metteuse en scène japonaise Satoko Ichihara présente une œuvre singulière au Schauspielhaus de Zurich.
- La pièce met en scène un hybride humain-vache en quête de vengeance auprès d’une ancienne spécialiste en insémination.
- Un chœur de huit femmes zurichoises accompagne l’intrigue, parsemée de références culturelles et de questionnements sur l’identité et le désir.
Intitulée « Holstein Dairy Cows », cette production théâtrale de Satoko Ichihara, déjà présentée au Japon en 2019, s’invite sur la scène zurichoise avec une mise en scène adaptée aux couleurs locales. La pièce s’inspire librement des « Bacchantes » d’Euripide, transposant le mythe grec dans un contexte contemporain, où se croisent les cultures japonaise et suisse, ainsi que des réflexions sur la place des femmes dans la société.
Au cœur du récit, on retrouve Ankuhla, une ancienne spécialiste en insémination bovine devenue femme au foyer, brillamment interprétée par Hilke Altefrohne. Confrontée à ses désirs sexuels, Ankuhla tente de les réprimer par des rituels absurdes, comme se verser des céréales sur la tête, une scène particulièrement déroutante et comique. Sa lutte contre ses pulsions est exacerbée par l’arrivée d’une créature singulière : un être hybride mi-humain mi-vache, incarné par Lorena Handschin. Vêtu d’un body blanc orné d’un appendice spectaculaire, ce personnage rappelle par son allure et ses cheveux noirs l’iconographie du film d’horreur japonais « Ring ».
L’origine de cette créature remonte à un acte audacieux d’Ankuhla : l’insémination d’une vache avec du sperme japonais commandé en ligne. Suite à la naissance de l’hybride, Ankuhla, dégoûtée par cette altérité, l’abandonne à son sort, le poussant à chercher refuge parmi les bêtes. De retour, l’hybride semble animé par un désir de vengeance, interrogeant Ankuhla sur l’accouplement de son père, tandis qu’elle cherche refuge dans des clubs sexuels japonais et des relations lesbiennes.
La pièce de Satoko Ichihara est une œuvre qui ne recule devant aucune provocation. Elle explore sans fard l’insémination, la sexualité et l’industrie laitière, abordant des thèmes tels que la violence sexiste, les mécanismes de dégradation et la complexité des rôles de victimes et d’auteurs. Elle dénonce également une certaine hypocrisie, celle des individus qui se déclarent partisans du végétal tout en consommant avec plaisir produits laitiers et viande. En filigrane, la pièce dresse un portrait critique de la culture japonaise et de son attrait pour l’innocence exacerbée, symbolisé par le personnage du chien « Hawaii » (joué par Verena Jost), dont le nom évoque le terme « kawaii », synonyme de mignonnerie au Japon.
La Suisse n’est pas en reste dans cette exploration de l’amour des vaches, comme en témoigne le décor de scène, une image générée par intelligence artificielle mêlant le mont Fuji, le Cervin et des troupeaux en pâturage. Le chœur, composé de huit femmes zurichoises, vêtues de costumes traditionnels et de masques évoquant parfois des visages de manga, apporte une dimension chorale rappelant les chœurs de la tragédie grecque antique. Leurs chants, tantôt mélodiques, tantôt moins harmonieux, accompagnent les souffrances et les errances des personnages principaux.
En fin de représentation, alors que la créature hybride trouve une forme de libération, les trois actrices principales sortent de leurs rôles pour engager une discussion sur le choix de la viande pour un yakiniku, un plat d’origine japonaise à base de viande grillée. Cette scène finale, teintée d’humour, voit apparaître la metteuse en scène, jouée par Verena Jost, coiffée d’un masque de vache, offrant une conclusion métaphorique : la pièce serait une « soupe grecque yakiniku à base de bœuf Wagyu suisse avec une sauce au lait Holstein ».
Un plat certes copieux, dont la digestion pourrait s’avérer délicate pour certains spectateurs. La pièce, d’une durée de deux heures et demie sans interruption, fut présentée en première le 19 octobre 2025.
« Holstein Dairy Cows » est à l’affiche du Schauspielhaus, Pfauen, Rämistrasse 34, 8001 Zurich, jusqu’au 5 décembre. Plus d’informations sur schauspielhaus.ch.
Sur les scènes zurichoises
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Isabelle Hemmel est rédactrice en chef du service « Vie Citadine ». Elle couvre les sujets culturels et la vie à Zurich. Plus d’informations
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