Kyiv, Ukraine – La guerre en Ukraine, ravagée par des drones aux capacités technologiques sophistiquées, repose paradoxalement sur un approvisionnement commun en composants essentiels : la Chine. Pékin détiendrait ainsi une clé pour influencer le cours du conflit, une donne que les États-Unis espèrent exploiter.
« Pratiquement chaque composant est fabriqué en Chine », affirme Andrey Pronin, un pionnier de la guerre des drones en Ukraine et directeur d’une école dédiée à Kyiv. Dans des propos rapportés par Al Jazeera, il souligne la dépendance des deux belligérants : « La Chine pourrait se couper de son côté – ou du nôtre. » Cette analyse suggère que Pékin, s’il le souhaitait, aurait la capacité d’imposer un arrêt rapide du conflit par une simple restriction de ses exportations.
Selon des renseignements ukrainiens, la Russie dépendrait à hauteur de 80 % de la Chine pour ses drones, puces électroniques et autres biens à double usage, alimentant ainsi sa machine de guerre. De son côté, l’Ukraine cherche à réduire sa dépendance face aux restrictions d’exportation imposées par Pékin, bien que ces composants représentent encore 97 % de ses besoins, selon la Fondation pour la défense des démocraties, un groupe de réflexion basé à Washington.
Dans ce contexte, le président américain Donald Trump nourrit l’espoir que sa rencontre avec son homologue chinois Xi Jinping, prévue en marge du sommet de la Coopération économique Asie-Pacifique à Séoul, puisse faire évoluer la situation. Le 24 octobre, deux jours après avoir annulé des pourparlers avec le président russe Vladimir Poutine et imposé des sanctions contre deux compagnies pétrolières russes, Trump avait déclaré : « J’aimerais que la Chine nous aide avec la Russie. » Leur dernière rencontre remonte à 2019, à Osaka.
Volodymyr Zelensky, président ukrainien, espère quant à lui que cette réunion « nous aidera tous ». Pékin, qui se déclare officiellement neutre dans le conflit, nie toute implication directe mais joue un rôle de soutien politique et économique majeur pour Moscou. Parallèlement à ses propres ambitions de « réunification » avec Taïwan, la Chine bénéficierait d’informations partagées par l’armée russe concernant l’utilisation des drones, les vulnérabilités des armements occidentaux et la gestion des troupes aéroportées. Dans un contexte de sanctions occidentales accrues, Pékin tire également parti de prix avantageux sur le pétrole, le gaz et les matières premières russes, injectant des dizaines de milliards de dollars par an dans l’économie russe.
C’est précisément sur ce levier économique que Volodymyr Zelensky souhaite voir Donald Trump exercer une pression sur Xi Jinping. « Si Trump parvient à trouver un accord avec la Chine sur la réduction des exportations énergétiques russes », a-t-il déclaré lundi, « je pense que cela nous aidera tous. » Cependant, les récentes sanctions américaines contre Rosneft et Lukoil pourraient involontairement renforcer la position de Pékin. Ces mesures contraindraient les deux géants pétroliers russes à céder leurs filiales étrangères et à réduire leur participation dans des projets internationaux, notamment en Asie centrale et en Afrique, des marchés potentiellement ouverts aux entreprises chinoises.
Selon Volodymyr Fesenko, directeur du groupe de réflexion Penta à Kyiv, le rôle de Xi Jinping est crucial. « Sans le soutien financier et la coopération économique de la Chine, la Russie ne peut pas continuer la guerre. La Chine est la principale ressource économique de la Russie », affirme-t-il. Il ajoute que si Pékin souhaitait mettre fin au conflit, cela se serait produit « très rapidement », une simple position ferme lors de négociations discrètes avec Poutine suffisant. Néanmoins, Pékin n’a « ni l’envie ni l’intérêt de faire un cadeau à Trump », conclut Fesenko.
Durant la première présidence de Trump, les liens entre Washington et Pékin s’étaient tendus, les États-Unis cherchant à contenir l’influence chinoise et son accès aux technologies occidentales. Des droits de douane avaient été imposés de part et d’autre, Pékin menaçant de suspendre le commerce de minéraux essentiels, tandis que Washington veillait à limiter les transferts de technologies. La guerre russo-ukrainienne ne devrait toutefois pas dominer les discussions, les deux superpuissances étant engagées dans une guerre commerciale aux enjeux plus immédiats.
« Geler la guerre »
Parallèlement, Pékin a renforcé son emprise économique en Europe de l’Est, une région historiquement sous influence de Moscou, par des investissements massifs dans les infrastructures. « L’escalade du conflit, son extension à l’Europe, est contraire aux intérêts de la Chine », analyse Fesenko. Cependant, certains analystes, comme Igar Tyshkevych basé à Kyiv, suggèrent que Washington et Pékin pourraient avoir intérêt à laisser le conflit s’enliser ou se « geler », sans victoire décisive pour Moscou ou Kyiv.
Une victoire écrasante de la Russie ne servirait pas les intérêts américains, qui verraient le Kremlin aspirer au statut de « troisième puissance mondiale ». Inversement, ni Pékin ni Washington ne souhaiteraient une défaite totale de la Russie, cette dernière étant préoccupée par la déstabilisation de ses frontières nord. « Washington s’emploie activement à geler la guerre. Je ne serais pas surpris que Pékin s’engage dans la même direction », déclare Tyshkevych.
Une telle situation soulève la crainte d’une reprise du conflit une fois que la Russie aurait retrouvé une certaine stabilité économique. Pour éviter ce scénario, Kyiv chercherait à consolider ses partenariats existants et à en nouer de nouveaux, notamment avec l’Union européenne et ses membres, ainsi qu’avec des pays comme la Turquie et le Pakistan, qui entretiennent des relations cordiales avec Pékin.
Vladimir Poutine disposerait par ailleurs de plusieurs offres pouvant intéresser Donald Trump. Une proposition concerne la mise en place d’infrastructures pour la route maritime de l’Arctique, réduisant significativement les délais de livraison entre l’Asie et l’Europe. Moscou pourrait également envisager un projet conjoint de vente de gaz naturel à l’Europe, le développement de gisements de pétrole et de gaz en Extrême-Orient russe, et l’approvisionnement en terres rares cruciales pour les géants technologiques américains. Dans un contexte d’après-guerre, la Russie pourrait également proposer son expertise dans le traitement du combustible nucléaire usé provenant des centrales américaines, ainsi que des accords de sécurité nucléaire et de non-prolifération.
« La non-prolifération est le seul domaine dans lequel la Russie est « à égalité » avec les États-Unis », rappelle Tyshkevych.