Publié le 11 février 2024 03:52:00. Quatre-vingts ans après la création de l’ONU, l’ordre mondial fondé sur des règles est à nouveau menacé, cette fois par une politique américaine isolationniste et un désengagement croissant des institutions internationales, rappelant les faiblesses qui ont conduit à l’échec de la Société des Nations.
- L’administration américaine actuelle remet en question l’utilité des alliances internationales et des organisations multilatérales.
- Les parallèles sont établis avec l’entre-deux-guerres, notamment le manque d’engagement des États-Unis dans la Société des Nations.
- Des inquiétudes sont exprimées quant au soutien américain à des régimes autoritaires et à la remise en cause du droit international.
La Société des Nations, née en janvier 1920 des cendres de la Première Guerre mondiale, avait pour ambition de préserver la paix par la diplomatie et la coopération internationale. Les dirigeants de l’époque, horrifiés par l’ampleur des pertes humaines, s’étaient engagés à bâtir un monde où les nations pourraient résoudre leurs différends pacifiquement. Cependant, cette organisation, bien qu’ayant fonctionné pendant près de trois décennies, s’est avérée incapable d’empêcher l’escalade des tensions qui ont conduit à la Seconde Guerre mondiale. Son effondrement effectif en 1939, avec l’invasion de la Pologne par Adolf Hitler, a mis en évidence ses faiblesses structurelles et le manque de volonté politique de ses membres les plus puissants.
Un paradoxe frappant marque cette histoire : le président américain Woodrow Wilson, fervent promoteur de la Société des Nations, a reçu le prix Nobel de la paix en 1919 pour son initiative, alors que les États-Unis eux-mêmes n’ont jamais adhéré à l’organisation. Ce refus est largement considéré comme l’une des principales causes de son échec. De plus, l’attitude complaisante de certaines grandes puissances, comme la Grande-Bretagne et la France, envers les régimes autoritaires d’Hitler et de Mussolini, malgré les signaux d’alarme croissants, a contribué à saper la crédibilité et l’efficacité de la Société des Nations.
Aujourd’hui, alors que l’ONU célèbre son 80e anniversaire, l’ombre de l’histoire plane à nouveau. L’administration américaine actuelle, sous la présidence de Donald Trump, semble remettre en question les fondements mêmes de l’ordre international libéral. Des déclarations récentes, notamment une note adressée au Pentagone dénonçant le maintien de ce que l’administration qualifie d’« abstractions de châteaux-nuages », témoignent d’un scepticisme profond envers les institutions multilatérales et les alliances traditionnelles. Trump a qualifié ces institutions de « tarte dans le ciel », soulignant son rejet de l’idée d’un ordre mondial fondé sur des règles.
Cette remise en question intervient dans un contexte de montée des populismes et des nationalismes à travers le monde. Lors du Forum économique mondial de Davos, le gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mark Carney, a alerté sur l’effondrement de l’ordre mondial fondé sur des règles. Cette observation, bien que partagée par de nombreux observateurs, est ouvertement contestée par l’administration américaine. L’attitude de Trump, qui ne se cache pas derrière des euphémismes, contraste avec la prudence habituelle des acteurs internationaux.
Les critiques soulignent également le soutien américain à des régimes autoritaires, comme en témoigne l’affaire du Venezuela, où l’administration Trump a ouvertement soutenu l’opposition au président Nicolás Maduro. Ce faisant, elle a rompu avec la tradition américaine de défense de la démocratie et du droit international. Des exemples passés, comme le soutien à l’invasion américaine de l’Irak et l’expansion de l’OTAN vers l’est, sont également cités pour illustrer la divergence entre les discours et les actions des États-Unis et de l’Europe.
L’élection de Donald Trump a marqué une rupture dans les relations transatlantiques. Son désir de remettre en question les alliances traditionnelles, son refus de financer la défense de l’Europe et ses propositions controversées, comme l’achat du Groenland, ont créé des tensions avec les partenaires européens. L’administration Trump semble privilégier une approche bilatérale et transactionnelle, où les intérêts nationaux priment sur la coopération internationale.
Les choix de Trump en matière de nominations à un éventuel « Conseil de la paix » suscitent également des inquiétudes. L’inclusion d’Israël, de la Turquie, de la Hongrie et du Pakistan, des pays dont les politiques sont souvent critiquées sur le plan des droits de l’homme et de la démocratie, est perçue comme un signal alarmant. La facilité avec laquelle Trump semble se laisser influencer par la flatterie et l’argent renforce les craintes quant à la crédibilité et à l’intégrité de cette nouvelle initiative.
Certains observateurs estiment que cette situation reflète les dérives de l’ère numérique, où la désinformation, le narcissisme et l’avidité sont exacerbés par les médias sociaux et l’intelligence artificielle. Dans un monde où « la pêche à la traîne est une traction », selon le chroniqueur culturel Prathyush Parasuraman, l’extraction de rentes semble devenir la nouvelle règle du jeu. La peur d’une guerre totale, qui a longtemps incité les grandes puissances à respecter les « règles », pourrait s’estomper si le leader de la nation la plus puissante agit comme s’il était devant une console de jeu vidéo.