Publié le 18 février 2024. À Los Angeles, la cérémonie des Background Actor Awards a mis en lumière le quotidien des figurants hollywoodiens, un métier fragilisé par la crise qui traverse le cinéma et la menace croissante de l’intelligence artificielle.
- Le gala des Background Actor Awards récompense chaque année les figurants, souvent oubliés des projecteurs.
- Les professionnels du secteur craignent de perdre leur emploi face à l’essor de l’intelligence artificielle capable de reproduire leur image.
- L’événement souligne l’importance du travail des figurants pour donner vie et réalisme aux productions cinématographiques et télévisuelles.
Daniel Armella, costume bleu impeccable, a reçu un prix pour sa performance dans la série Potentiel élevé. Sa statuette, en plastique plutôt qu’en or, symbolise l’humilité et l’autodérision qui caractérisent cette cérémonie unique en son genre. « Waouh ! C’était ma troisième nomination [sans victoire], je commençais à me sentir un peu comme une doublure de Leonardo DiCaprio », a-t-il plaisanté, faisant référence à l’acteur américain souvent aperçu en spectateur discret lors des Oscars.
Créée en 2018 par Vincent Amaya, l’idée de ces « Blurry » (Flous en français), comme sont surnommés les prix, est née d’une volonté de reconnaître le travail des figurants, ces artistes invisibles qui peuplent les décors de nos écrans. « Nous ne sommes pas juste des accessoires qui mangent, nous sommes des personnes réellement présentes et qui donnent de la valeur à la scène », rappelle Amaya. « Sans nous, tout aurait l’air nul. »
La soirée, bien que moins fastueuse que les grandes cérémonies hollywoodiennes, reprend leurs codes. Robes à paillettes côtoient jeans et bottes de chantier, témoignant de la diversité des profils qui composent ce corps de métier. Une dizaine de prix ont été décernés, dont celui du meilleur secouriste et, plus prestigieux, celui du meilleur ensemble de figurants, remporté cette année par l’équipe de Potentiel élevé, adaptation de la série française HPI.
Le jury, composé d’une quarantaine de professionnels expérimentés (en moyenne 20 ans de métier), évalue avec attention les performances des figurants à l’écran. « Les figurants sont comme des ninjas, et seuls les ninjas peuvent juger qui est un bon ninja », confie Amaya à l’Agence France-Presse.
Comme les cascadeurs et les directeurs de casting, qui ont récemment obtenu leur propre reconnaissance aux Oscars, les figurants aspirent à une meilleure valorisation de leur travail. Ils s’insurgent contre l’appellation péjorative d’« extras », qui les réduit à de simples figurants de décor. Amaya rêve même d’une étoile collective sur Hollywood Boulevard pour symboliser la contribution essentielle de ces artistes à l’industrie cinématographique.
Mais derrière l’humour et la convivialité de la cérémonie, une ombre plane : la menace de l’intelligence artificielle. La pandémie de COVID-19, les grèves de 2023 et les incendies de l’année dernière ont déjà fragilisé le secteur à Los Angeles. La grève des acteurs a abouti à un accord protégeant les figurants syndiqués contre la réplication non consentie de leur image par l’IA, mais l’inquiétude reste palpable.
L’apparition de Tilly Norwood, une actrice entièrement créée par IA, a exacerbé les craintes. « Cela arrive comme un tsunami, et nous sommes les premiers sur la ligne de front », soupire Sherry Brown, récompensée pour son travail de doublure dans la comédie Léanne. Elle raconte avoir reçu des propositions de films alléchantes, à condition d’accepter de scanner son corps pour entraîner une IA. « J’ai dit non, mais quand on fait ça, on n’a pas d’emploi », déplore-t-elle. « Et il leur suffit de quelques personnes qui disent oui pour nous enterrer. »
Avec le temps qui passe, Sherry Brown estime qu’elle n’a « peut-être encore que deux ans devant elle ». Au-delà, l’avenir s’annonce sombre. « Il faut avoir de l’endurance et être prêt à tourner parfois dans le froid glacial ou la pluie pendant des heures », témoigne cette ancienne présentatrice télé, qui a récemment enchaîné quatorze heures de tournage. « Les figurants sont invisibles, mais ils travaillent aussi dur que les acteurs principaux. »