Un fossé croissant se creuse entre les valorisations des entreprises de santé numérique en marchés privés et publics, illustré par des levées de fonds spectaculaires contrastant avec les difficultés rencontrées par les sociétés cotées en bourse. Cette divergence, exacerbée par l’engouement pour l’intelligence artificielle, pourrait bien annoncer un ajustement brutal du marché.
Récemment, Garner Health a levé 118 millions de dollars (environ 108 millions d’euros) pour une valorisation de 1,35 milliard de dollars (environ 1,24 milliard d’euros), tandis que Talkiatrie a annoncé une levée de fonds de 210 millions de dollars (environ 192 millions d’euros). Un contraste saisissant émerge lorsque l’on compare ces chiffres à la situation de Talkspace, qui affiche une capitalisation boursière d’environ 640 millions de dollars (environ 587 millions d’euros), et à BetterHelp, la division de santé mentale de Teladoc, qui, malgré un chiffre d’affaires ayant dépassé le milliard de dollars (environ 916 millions d’euros) par le passé, voit aujourd’hui sa valeur combinée à celle de Teladoc chuter en dessous du milliard de dollars (environ 916 millions d’euros).
Cette situation interroge sur les critères d’évaluation. Garner Health mise sur l’analyse de vastes ensembles de données de réclamations pour orienter les patients vers des médecins de qualité, avec des incitations financières à la clé. Si l’approche est pertinente, l’économie de coûts annoncée de 12 % pour la première année semble modeste comparée aux résultats obtenus par d’autres acteurs du secteur, comme les groupes de soins primaires directs travaillant avec les employeurs. L’argument de l’IA et du « big data », bien que séduisant sur un pitch deck, ne suffit pas à justifier une valorisation aussi élevée, selon certains experts.
Talkiatrie, avec plus de 800 psychiatres employés et des données de résultats encourageantes, représente une réussite tangible. Cependant, la multiplication des levées de fonds dans le secteur de la santé mentale, sans aucune introduction en bourse réussie, soulève des questions. Où sont les sorties de Lyra, Brightline, Spring Health ou Headspace ? Elles n’existent pas.
Les marchés publics expriment clairement leur scepticisme quant à la valorisation des entreprises de santé numérique, tandis que les investissements privés continuent d’affluer. Une part importante de cet argent est dirigée vers la gestion du cycle de revenus (RCM) basée sur l’IA. Des entreprises comme Anterior ont levé 64 millions de dollars (environ 58,7 millions d’euros) pour accélérer le traitement des autorisations préalables, tandis que d’autres se concentrent sur l’aide aux prestataires pour contester les refus de remboursement. Cette course aux armements technologique, qui consiste à automatiser la négociation sur des marges minces au lieu de s’attaquer aux causes profondes du gaspillage, est qualifiée d' »absurde » par certains observateurs.
Le contraste est d’autant plus frappant que les entreprises de santé numérique réellement rentables, comme Teladoc, se négocient à des valorisations dérisoires. Avec un chiffre d’affaires de 2,53 milliards de dollars (environ 2,32 milliards d’euros) l’année dernière, Teladoc affiche un ratio cours/ventes de seulement 0,37x. Cette situation suggère que les investisseurs publics doutent de la capacité de ces entreprises à générer des bénéfices à grande échelle.
Plusieurs facteurs expliquent cette divergence. Les investisseurs privés misent sur le potentiel, tandis que les investisseurs publics évaluent la réalité. L’attrait de l’IA amplifie l’effet, permettant de justifier des valorisations irrationnelles. Enfin, le marché des introductions en bourse de santé numérique est quasiment fermé depuis des années, obligeant les entreprises à se tourner vers les investissements privés. Il est également possible, selon certains, que de nombreuses entreprises soient tout simplement surévaluées.
Une correction du marché est inévitable. Soit les valorisations privées vont baisser pour s’aligner sur la réalité des marchés publics, soit nous assisterons à une vague de faillites et de restructurations. La course à l’or de l’IA RCM prendra fin lorsque l’on réalisera que nous dépensons des milliards pour automatiser les litiges sur l’argent au lieu d’investir dans la réduction du coût total des soins. Les investisseurs les plus avisés devraient s’interroger sur la pertinence de valoriser les entreprises privées à des niveaux dix fois supérieurs à ceux des entreprises publiques réellement rentables.