Home Économie L’industrie chinoise de l’IA semble imparable face à ses concurrents, mais l’est-elle ?

L’industrie chinoise de l’IA semble imparable face à ses concurrents, mais l’est-elle ?

0 comments 38 views

Publié le 14 février 2026 10:25:00. Malgré une effervescence récente dans le domaine de l’intelligence artificielle en Chine, des experts du secteur estiment que le pays accuse un retard significatif sur les États-Unis et pourrait ne pas combler l’écart avant plusieurs années, en raison de contraintes liées à l’accès aux technologies de pointe et aux capitaux.

  • Lors d’une récente réunion à Pékin, des figures clés de l’IA chinoise ont évalué les chances de dépasser les leaders américains à moins de 20 %, certains estimant même que ce chiffre est optimiste.
  • La Chine mise sur une stratégie d’open source pour accélérer le développement de l’IA, en publiant massivement des modèles accessibles au public.
  • Les contrôles à l’exportation américains sur les puces avancées constituent un obstacle majeur à la progression de l’IA chinoise.

L’ascension fulgurante de l’intelligence artificielle en Chine, illustrée par l’émergence de startups innovantes comme DeepSeek et des levées de fonds record, ne doit pas masquer les défis persistants auxquels est confronté le secteur. Lors d’une rencontre historique organisée à Pékin en janvier dernier, des experts ont exprimé des doutes quant à la capacité de la Chine à rattraper, voire dépasser, les États-Unis dans les trois à cinq prochaines années.

Justin Lin, directeur technique des modèles Qwen AI chez Alibaba, a ainsi estimé que les chances de voir une entreprise chinoise prendre la tête du marché de l’IA sont inférieures à 20 %.

« Et je pense que 20 %, c’est déjà très optimiste. »

Justin Lin, directeur technique des modèles Qwen AI, Alibaba

Cette évaluation, rapportée par CNN Business, contraste fortement avec l’enthousiasme suscité par les récentes avancées chinoises dans le domaine.

DeepSeek, une jeune pousse jusqu’alors méconnue, a surpris le monde en dévoilant un modèle d’IA performant, développé à moindre coût par rapport à ses concurrents américains. Depuis lors, les entreprises chinoises ont dépassé les téléchargements mondiaux de modèles gratuits et ont attiré des investissements considérables. Cependant, cette dynamique ne suffit pas à masquer les obstacles structurels qui freinent le développement de l’IA de pointe en Chine.

Tang Jie, fondateur de Z.ai (également connu sous le nom de Zhipu), l’une des principales startups chinoises d’IA, a averti que l’écart de performance entre les modèles chinois et américains pourrait même s’accentuer.

« Dans certains domaines, nous réussissons peut-être plutôt bien, mais nous devons également reconnaître les défis et les lacunes auxquels nous sommes encore confrontés. »

Tang Jie, fondateur de Z.ai (Zhipu)

L’accès limité aux puces avancées et le manque de capitaux sont pointés du doigt comme les principaux freins à l’innovation. Face à ces contraintes, la Chine a adopté une stratégie différente de celle des États-Unis, privilégiant l’open source et la mise à disposition publique des modèles d’IA. Cette approche, encouragée par Pékin, vise à accélérer les progrès et à concurrencer les rivaux américains. Les entreprises chinoises déploient ainsi activement des applications d’IA basées sur ces modèles dans des secteurs variés tels que la fabrication, le commerce électronique et la robotique.

Xi Jinping, le président chinois, a salué les capacités d’innovation croissantes du pays dans son discours de Nouvel An, citant les modèles d’intelligence artificielle en développement et les « percées » réalisées dans la production de puces nationales, dans le cadre de la stratégie d’autonomie technologique de Pékin.

Qwen, par exemple, a dépassé Llama de Meta en septembre dernier en termes de téléchargements sur Hugging Face, une plateforme majeure pour les modèles et outils d’IA. Des entreprises américaines, comme Airbnb, ont même commencé à utiliser Qwen pour alimenter leur service client. En janvier, les startups licornes Z.ai et MiniMax ont fait leur entrée en bourse à Hong Kong, levant respectivement 560 millions de dollars et 620 millions de dollars, ce qui a entraîné une forte hausse de leurs cours en bourse.

L’intérêt des géants technologiques mondiaux pour l’IA chinoise est également manifeste. En décembre, Meta a annoncé l’acquisition de Manus, une société d’agents d’IA fondée en Chine puis transférée à Singapour. Bien que cette opération soit soumise à l’approbation des autorités de Pékin, elle témoigne des progrès réalisés par la technologie chinoise de l’IA. DeepSeek, quant à elle, devrait dévoiler prochainement un nouveau modèle doté de capacités de codage améliorées.

L’adoption agressive des modèles ouverts par la Chine a permis de réduire considérablement les coûts pour les développeurs et les entreprises, selon Poe Zhao, analyste et fondateur de Hello China Tech.

« Les fournisseurs de services cloud comme Alibaba utilisent des modèles ouverts pour favoriser l’adoption du cloud, les startups utilisent l’ouverture pour créer rapidement des écosystèmes de développeurs. »

Poe Zhao, analyste et fondateur de Hello China Tech

L’open source représente désormais près de 30 % des téléchargements de modèles d’IA, contre seulement 1,2 % fin 2023, selon une étude d’OpenRouter.

Alibaba a publié plus de 400 modèles Qwen ouverts, totalisant plus d’un milliard de téléchargements début février. Cependant, malgré la domination chinoise dans l’espace open source, les modèles fermés développés par des géants américains tels qu’OpenAI, Google et Anthropic continuent de dominer les classements de performance globale. Les modèles fermés représentent encore environ 70 % du total des téléchargements, selon OpenRouter.

Les contrôles à l’exportation imposés par Washington empêchent les entreprises chinoises d’acquérir des puces de pointe, comme la Blackwell de Nvidia et la série Rubin. Le recours aux fabricants de puces nationaux, proposant des semi-conducteurs moins avancés, ne suffit pas à combler le fossé. Paul Triolo, expert en Chine et en technologie chez Albright Stonebridge, souligne que les restrictions américaines entravent également la capacité des fabricants de puces chinois à augmenter leur production.

Bien que Donald Trump ait autorisé l’exportation des puces H200 de Nvidia, Pékin n’a pas encore donné son feu vert à leur importation. Cette situation place la Chine dans une position délicate, tiraillée entre la nécessité d’accéder à des technologies de pointe et sa volonté d’atteindre l’autonomie technologique. Des autorisations conditionnelles ont été accordées à des entreprises comme DeepSeek, Alibaba, ByteDance et Tencent pour acquérir une certaine quantité de H200, selon des sources citées par Reuters.

Contrairement aux startups américaines, qui peuvent lever plusieurs tours de financement en capital-risque, les entreprises chinoises d’IA sont confrontées à une base d’investisseurs plus restreinte et à une pression accrue pour démontrer rapidement leur viabilité commerciale. Cela les incite à entrer en bourse plus tôt que leurs concurrents américains. Jenny Xiao, associée chez Leonis Capital, explique que le marché intérieur chinois, plus petit et nécessitant souvent une forte personnalisation, rend difficile la réalisation de bénéfices pour les développeurs de modèles d’IA.

Malgré ces défis, les experts mettent en garde contre une sous-estimation du potentiel à long terme de la Chine. Deepika Giri, responsable de la recherche sur l’IA chez IDC, souligne que les entreprises chinoises excellent dans le déploiement rapide d’applications destinées aux consommateurs et dans l’intégration de l’IA dans l’industrie. Même avec les limites actuelles, la technologie « devient de plus en plus omniprésente ». Pékin a également mis l’accent sur l’application de l’IA, en dévoilant un plan d’action visant à approfondir son utilisation dans le secteur manufacturier.

Yao Shunyu, ancien chercheur d’OpenAI récemment recruté par Tencent en tant que scientifique en chef de l’IA, estime que la Chine a démontré à plusieurs reprises sa capacité à « rattraper ou reproduire très rapidement » les développements technologiques occidentaux et, dans certains domaines, à « faire encore mieux ». Pour Yao, le principal défi reste culturel : un manque de prise de risque, malgré l’abondance de talents.

« Pouvons-nous réellement diriger la création de nouveaux paradigmes ? Je pense que c’est, dans un sens, le seul problème clé que la Chine doit encore résoudre. »

Yao Shunyu, scientifique en chef de l’IA, Tencent

Leave a Comment

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.