L’étude de l’immunité du fœtus pourrait ouvrir de nouvelles voies thérapeutiques dans la lutte contre le cancer, les maladies auto-immunes et les affections inflammatoires liées au vieillissement, selon des chercheurs. Comprendre comment le système immunitaire maternel tolère les cellules du fœtus pourrait débloquer des avancées médicales majeures.
L’histoire de Napoléon et de sa campagne désastreuse en Russie en 1812 illustre une vérité fondamentale : la puissance militaire ne suffit pas face aux forces invisibles de la nature. Si les rigueurs du climat et la résistance russe ont contribué à sa défaite, ce furent en réalité les microbes qui ont décimé ses troupes. Sur les 615 000 hommes, 200 000 chevaux et 1 372 canons qui ont pris part à l’invasion, 130 000 soldats succombèrent à la dysenterie à Shigella avant même d’atteindre Moscou. La retraite fut encore plus meurtrière, avec les deux tiers des effectifs restants emportés par le typhus, transmis par les poux de corps incrustés dans les vêtements des soldats.
Ce constat, qui rappelle la comptine du mathématicien anglais Auguste de Morgan en 1872 – « Les grandes puces ont de petites puces sur le dos pour les mordre, et les petites puces ont des puces moindres, et ainsi de suite à l’infini » – souligne la compétition incessante entre les espèces pour la survie. Le système immunitaire humain, fruit d’une évolution parallèle à celle des microbes pathogènes, est un rempart complexe, mais pas infaillible.
Il repose sur des mécanismes innés et adaptatifs pour détecter et détruire les agents pathogènes, tout en préservant les cellules saines. Cette distinction entre « soi » et « non-soi » est cruciale, tout comme la capacité à s’adapter et à mémoriser, grâce à la production de cellules immunitaires et de récepteurs protéiques à longue durée de vie. Cependant, une rupture de cette tolérance à « soi » peut entraîner une réponse inflammatoire chronique et le développement de maladies auto-immunes.
Un exemple particulièrement fascinant de cette tolérance immunitaire se manifeste pendant la grossesse. Dès quatre semaines de gestation, le fœtus développe des cellules immunitaires qui migrent vers le foie, la rate et le thymus de la mère. À 19 semaines, ces cellules sont également présentes dans les ganglions lymphatiques intestinaux. Bien que génétiquement différents, le système immunitaire de la mère reconnaît et tolère les cellules fœtales. Des études ont montré qu’une mère peut porter jusqu’à 0,1 % de cellules de son enfant dans son organisme, un phénomène appelé « microchimérisme ».
Pendant la grossesse, le système immunitaire du bébé reste en sommeil, tandis que la mère tolère l’exposition occasionnelle à ses cellules. Cette situation change radicalement à la naissance, lorsque le nouveau-né, « immunologiquement naïf », est exposé aux bactéries présentes dans le canal vaginal. Heureusement, il bénéficie d’une protection passive grâce aux anticorps transmis par le placenta à partir de la 13e semaine de gestation, et en abondance au troisième trimestre. Le colostrum et le lait maternel sont également riches en anticorps et en facteurs immunitaires, offrant une protection immédiate, bien que de courte durée.
Néanmoins, le nouveau-né reste vulnérable à diverses infections, notamment celles causées par des streptocoques, des staphylocoques, des Klebsiella, des Hæmophilus influenzae et des méningocoques. Son système immunitaire, en phase d’apprentissage, doit apprendre à reconnaître et à combattre chaque nouvel agent pathogène, en générant des anticorps et des récepteurs spécifiques. C’est pourquoi les pédiatres recommandent une consultation médicale rapide en cas de fièvre chez un nourrisson de moins de deux mois.
L’immunologie reste un domaine complexe et en constante évolution. Les chercheurs estiment que l’étude approfondie de l’immunité fœtale pourrait déboucher sur des avancées significatives dans le traitement du cancer, la gestion des maladies auto-immunes et la prévention des maladies inflammatoires liées au vieillissement. Dario Amodei, PDG d’Anthropic et ancien chercheur biomédical, souligne la complexité du domaine : « J’ai eu ce sentiment de : Mec, c’est trop compliqué pour les humains. Nous progressons sur tous ces problèmes de biologie et de médecine, mais nous progressons relativement lentement. » Il voit dans l’intelligence artificielle un outil potentiel pour accélérer les découvertes dans ce domaine.