Publié le 2025-10-12 10:28:00. En Inde, le recours à la césarienne, autrefois exceptionnel, tend à se généraliser, particulièrement dans le secteur privé, soulevant des questions sur les motivations médicales et économiques derrière cette tendance.
- Près de la moitié des naissances dans les hôpitaux privés indiens se font par césarienne, un chiffre largement supérieur aux recommandations de l’OMS.
- Des témoignages font état de pressions exercées sur les femmes pour les orienter vers une césarienne, jugée plus rapide et lucrative pour les établissements.
- Les césariennes non médicalement justifiées sont associées à des risques accrus pour la santé des mères et des nouveau-nés, creusant les inégalités.
L’Inde enregistre un taux de césariennes de 21,5 %, dépassant la recommandation de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui préconise entre 10 % et 15 %. Ce chiffre cache des disparités frappantes : alors que 47 % des accouchements dans le secteur privé sont désormais réalisés par césarienne, ce taux tombe à 14,3 % dans les établissements publics. Cette tendance suscite des inquiétudes quant à une médicalisation excessive de l’accouchement, souvent motivée par des facteurs économiques.
Khushboo Jaiswal, 33 ans, a vécu cette situation en première personne. Admise dans un hôpital privé de Delhi pour un accouchement, elle s’est retrouvée sur la table d’opération pour une césarienne moins de quelques heures après son admission. Le corps médical a invoqué un travail trop long pour justifier l’intervention chirurgicale. « J’ai l’impression qu’ils (les hôpitaux) veulent juste gagner de l’argent et ils préfèrent donc seulement la césarienne », confie-t-elle, soulignant que cette procédure est plus rapide (50 à 60 minutes) et plus coûteuse qu’un accouchement par voie basse, qui peut durer de 4 à 6 heures.
« Les infirmières et les médecins vous font tellement peur qu’ils disent quelque chose qui vous rendrait nerveuse et essaient de vous persuader d’avoir une césarienne car c’est un processus rapide de 50 à 60 minutes et qui coûte cher ; alors que l’accouchement normal prend 4 à 6 heures et est moins cher qu’une césarienne. »
Khushboo Jaiswal, patiente
Le Dr (Prof.) Sadhana Kala, obstétricienne et gynécologue expérimentée, observe ce phénomène depuis des années. Elle pointe du doigt les « incitations financières » qui poussent les établissements et les praticiens à privilégier les interventions chirurgicales, plus rentables. « Il y a également un changement dans la culture médicale. De nombreux obstétriciens préfèrent aujourd’hui les interventions chirurgicales plutôt que d’attendre un travail prolongé », ajoute-t-elle.
Les données de l’Enquête nationale sur la santé familiale-5 (NFHS-5, 2019-2021) révèlent une augmentation constante du recours aux césariennes ces dix dernières années, passant de 17 % à 22 % de l’ensemble des naissances. Cette hausse est particulièrement marquée dans les villes, où une naissance sur trois est désormais réalisée par chirurgie, contre une sur cinq en milieu rural. Les femmes issues des foyers les plus aisés sont cinq fois plus susceptibles de subir une césarienne que celles issues de milieux plus modestes. L’éducation semble également jouer un rôle, les femmes diplômées ayant recours plus fréquemment à l’accouchement chirurgical.
Les disparités régionales sont également notables. Les États du sud, comme le Telangana (60,7 %) et le Tamil Nadu (44,9 %), affichent les taux les plus élevés, tandis que le Bihar (9,7 %) et le Nagaland (5,7 %) se situent parmi les plus bas. Shabnam, 29 ans, a également connu une expérience similaire dans une banlieue de Delhi. Une alerte sur le rythme cardiaque du bébé a suffi à déclencher une césarienne d’urgence, sans réelle discussion préalable.
« Il n’y a pas eu de vraie discussion et j’avais vraiment peur pour mon bébé. J’ai été emmenée directement en chirurgie. J’étais sous pression des infirmières ou j’avais peur, je dirais, c’était une situation difficile pour moi. »
Shabnam, patiente
Le Dr Sunita Tandulwadkar, présidente de la Fédération des sociétés indiennes d’obstétrique et de gynécologie (FOGSI), insiste sur la complexité du phénomène. Elle souligne que l’augmentation des césariennes est multifactorielle, incluant l’évolution des pratiques cliniques, les changements démographiques et les réalités sociales. L’un des facteurs majeurs est le nombre croissant de femmes ayant déjà eu une césarienne et qui subissent fréquemment des interventions répétées pour des raisons médicales et de sécurité.
Au-delà des pressions économiques, les césariennes non médicalement indiquées comportent des risques pour la santé des mères et des enfants. Les femmes connaissent une convalescence plus longue, un risque accru d’infections et des complications lors de futures grossesses. Une étude publiée dans BMC Pediatrics en 2024 a révélé que les bébés nés par césarienne étaient plus susceptibles de souffrir de malnutrition, de retard de croissance et de mortalité néonatale. Les chercheurs ont ainsi établi un lien entre les « césariennes non médicalement indiquées » et de moins bons résultats de santé infantile, exacerbant les inégalités nutritionnelles.
Les spécialistes de santé publique s’alarment des conséquences de cette tendance, qui affecte non seulement les choix des femmes mais aussi la santé de leurs enfants. Le Dr Tandulwadkar note également une évolution des attentes des patientes, particulièrement dans les zones urbaines, où certaines femmes préfèrent désormais des accouchements planifiés pour éviter un travail prolongé. Elle appelle à un jugement clinique rigoureux et à une prise de décision éclairée, soulignant que chaque césarienne doit être fondée sur des preuves et accompagnée d’un suivi approprié.
Sur le plan réglementaire, des actions ont été entreprises, comme l’ordre de la Haute Cour de Madras en 2018 d’enquêter sur les césariennes inutiles dans le Tamil Nadu, suite à des signalements de taux inhabituellement élevés. Cependant, les hôpitaux ne sont pas toujours tenus de justifier la nécessité d’une intervention chirurgicale, ce qui favorise les pratiques commerciales et l’absence de réglementation.
D’un point de vue clinique, le Dr Kala met en garde contre les impacts sur les nouveau-nés, qui peuvent présenter des difficultés respiratoires immédiates et, à long terme, des risques accrus d’obésité, d’allergies, d’asthme et d’un système immunitaire affaibli. Des cas de coupures accidentelles lors des interventions chirurgicales ont également été rapportés.
« Nous devons mettre fin aux incitations financières pour les césariennes et plutôt récompenser les accouchements normaux. Éduquer les mères à faire confiance au processus naturel, permettre au travail de progresser et offrir des soins dirigés par une sage-femme peuvent tous aider. L’objectif devrait être la sécurité, et non la rapidité ou le profit. »
Dr Sadhana Kala, obstétricienne et gynécologue
Face à cette situation, une réforme systémique est nécessaire. Les professionnels appellent à promouvoir la confiance dans le processus naturel, à laisser le travail progresser et à privilégier des soins dirigés par des sages-femmes. La priorité doit être la sécurité des mères et des enfants, et non la rapidité ou le profit.
Alors que l’Inde continue de s’urbaniser et que le secteur de la santé privée se développe, ces chiffres risquent d’augmenter si les gouvernements, les hôpitaux et les communautés n’agissent pas de concert. L’accouchement doit reposer sur la nécessité médicale, le consentement éclairé et le respect des décisions des femmes. Pour les nouvelles mères comme Khushboo et Shabnam, l’espoir réside dans un accouchement sans peur ni pression, où leur voix est entendue.