Publié le 2024-02-29 10:00:00. De plus en plus de personnes se plaignent de troubles digestifs après avoir consommé du blé, mais la sensibilité au gluten non coeliaque (NZGS) reste un mystère médical, avec des prévalences très variables selon les pays et des mécanismes encore mal compris.
- Environ 10 % de la population mondiale déclare ressentir des symptômes après avoir mangé du blé.
- La NZGS, diagnostiquée en 2013, est un sujet de débat scientifique : s’agit-il d’une entité médicale distincte ?
- Une méta-analyse récente portant sur près de 50 000 participants révèle une prévalence globale de 10,3 % de NZGS, avec de fortes disparités géographiques.
Les plaintes liées au blé sont en augmentation, et avec elles, la demande de produits sans gluten. Si la maladie coeliaque et les allergies au blé sont des diagnostics établis, un nombre croissant de personnes souffrent de symptômes sans pour autant présenter ces affections. C’est ce phénomène, baptisé sensibilité au gluten non coeliaque (NZGS), qui interroge les médecins et les chercheurs.
Définie lors d’une conférence de consensus à Oslo en 2013, la NZGS a tenté de donner un cadre officiel à ce qui, jusqu’alors, relevait souvent de l’auto-diagnostic. Pourtant, plus d’une décennie plus tard, la communauté scientifique reste divisée sur son existence même en tant qu’entité indépendante.
Ce débat se déroule dans un contexte de forte médiatisation du gluten et de ses effets potentiels sur la santé. L’augmentation de la prévalence de la NZGS s’accompagne d’une offre croissante de produits sans gluten, alimentée à la fois par les besoins des patients et par un marketing agressif qui promeut souvent les bienfaits d’un régime sans gluten, parfois à tort.
Un phénomène complexe et pertinent
Qu’elle soit reconnue comme une entité distincte ou non, la NZGS met en évidence un fait indéniable : les troubles liés à la consommation de blé constituent un problème de santé publique important. Une récente méta-analyse publiée dans BMJ Gut, dirigée par Mohamed Shiha et son équipe, a tenté de quantifier ce phénomène. L’étude a analysé 25 études impliquant plus de 49 000 participants provenant de 16 pays. Les résultats révèlent une prévalence globale de 10,3 % de NZGS, avec des variations considérables : de 0,7 % au Chili à 36 % en Arabie Saoudite, en passant par 23 % au Royaume-Uni.
L’étude souligne également que les femmes sont plus souvent touchées que les hommes, et que la prévalence est plus élevée dans les pays à revenus plus élevés. Environ 40 % des patients atteints de NZGS suivent un régime sans gluten pour soulager leurs symptômes, mais souvent sans l’accompagnement d’un professionnel de la nutrition.
Symptômes de la NZGSLes symptômes typiques de la NZGS incluent : des ballonnements (72 à 87 %), des douleurs abdominales (55 à 83 %), de la diarrhée (16 à 60 %) ou de la constipation (18 à 50 %). La fatigue (23 à 64 %), des troubles cognitifs (10 à 42 %) et des maux de tête (20 à 54 %) sont également fréquemment rapportés. Des douleurs musculaires ne sont pas rares. Les symptômes apparaissent généralement quelques heures, rarement quelques jours, après l’exposition au gluten ou au blé, et s’améliorent généralement avec un régime sans gluten. La présentation clinique de la NZGS est très proche de celle du syndrome de l’intestin irritable (SII). Elle est également associée à des troubles anxieux et à la dépression. Dans l’ensemble, la NZGS s’inscrit dans le spectre de ce qu’on appelle les troubles de l’interaction intestin-cerveau. |
Le diagnostic de la NZGS est complexe, d’autant plus que de nombreux patients s’auto-diagnostiquent et commencent un régime sans gluten avant de consulter un médecin. Cela rend les tests sérologiques moins fiables pour détecter la maladie coeliaque. Un nouveau défi au gluten est donc souvent nécessaire pour obtenir un diagnostic précis.
Après avoir exclu la maladie coeliaque et l’allergie au blé, le « gold standard » pour diagnostiquer la NZGS est un test en double aveugle contrôlé par placebo, selon les critères de Salerne. Cependant, cette procédure est peu pratique dans la vie quotidienne et est généralement réservée aux services d’allergologie des grands centres hospitaliers.
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Quels sont les déclencheurs ?
Même si le gluten semble être un déclencheur évident, les études montrent qu’il n’est confirmé que chez une minorité de patients atteints de NZGS (estimé entre 16 et 30 %). Les symptômes semblent davantage liés aux aliments contenant du gluten, en particulier le blé, mais il est difficile de déterminer quels composants sont réellement responsables.
Les fructanes, un type de glucides fermentescibles (FODMAP), pourraient être impliqués. Ces chaînes courtes de glucides sont mal absorbées dans l’intestin grêle, ce qui entraîne une osmose et une fermentation bactérienne. Les patients atteints du syndrome de l’intestin irritable sont souvent hypersensibles à ces processus, ce qui peut provoquer des symptômes disproportionnés. Un régime pauvre en FODMAP peut donc être bénéfique (voir encadré).
Régime pauvre en FODMAPLe régime pauvre en FODMAP se déroule en trois phases :
Le régime pauvre en FODMAP n’est pas destiné à être suivi de manière permanente, mais plutôt à servir d’outil diagnostique et thérapeutique pour identifier les déclencheurs individuels. Il est préférable de le suivre avec l’aide d’un nutritionniste pour éviter les restrictions inutiles et les carences nutritionnelles. |
Les inhibiteurs de l’amylase-trypsine (ATI), un groupe de protéines présentes dans le blé, sont également étudiés. Ces protéines pourraient activer une réponse immunitaire via la voie de signalisation TLR-4, mais des études supplémentaires sont nécessaires pour confirmer ce mécanisme chez l’homme. Certaines hypothèses suggèrent que les variétés de céréales modernes contiennent plus d’ATI que les variétés anciennes, mais cette théorie n’a pas encore été prouvée.
L’effet nocebo et l’interaction intestin-cerveau
L’effet nocebo – l’attente de développer des symptômes après avoir consommé des aliments contenant du gluten – ne doit pas être négligé. Des études en double aveugle montrent que le simple fait de croire avoir mangé du gluten peut déclencher des symptômes. Cependant, cet effet nocebo ne doit pas remettre en question la réalité des symptômes rapportés, ni les attribuer uniquement à la psyché. Il est plutôt le signe d’une interaction complexe entre l’intestin et le cerveau.
De plus en plus d’experts classent la NZGS dans le groupe des troubles de l’interaction intestin-cerveau (DGBI), qui incluent également le syndrome de l’intestin irritable et la dyspepsie fonctionnelle. Ces troubles se caractérisent par une sensibilité viscérale accrue et des modifications dans le traitement central de la douleur.
En conclusion, même si la définition de la NZGS reste floue, il est plus pertinent de se concentrer sur la gestion des symptômes et la modulation de l’interaction intestin-cerveau plutôt que de chercher un « coupable » unique. Un régime alimentaire personnalisé, la gestion du stress, la pleine conscience, la thérapie cognitivo-comportementale et les exercices de relaxation peuvent être utiles. La vitesse à laquelle on mange peut également avoir un impact sur les symptômes.
Il est important de souligner que suivre un régime sans gluten sans nécessité médicale peut être préjudiciable, car il peut entraîner des carences nutritionnelles et des restrictions sociales sans bénéfice prouvé.
En définitive, la NZGS représente un défi diagnostique et thérapeutique complexe. Des recherches supplémentaires sont nécessaires pour mieux comprendre les mécanismes en jeu et améliorer la prise en charge des patients. Le marché croissant des produits sans gluten, alimenté par des arguments marketing parfois trompeurs, pourrait également influencer la recherche et la perception de cette affection.
Source de l’image : Mi-voyage
