Publié le 23 février 2026 18:52:00. Entre six et douze mois, un bébé explore le monde par le toucher, le mouvement et la manipulation d’objets. Cette phase, souvent perçue comme du simple jeu, est en réalité cruciale pour le développement neurologique et cognitif de l’enfant, selon les experts.
Loin de se limiter à une activité récréative, les manipulations répétées d’un objet – le saisir, le renverser, le frapper, le porter à la bouche – constituent les fondations sur lesquelles reposeront les futurs apprentissages. Des recherches récentes confirment que ces premières expériences sensorielles et motrices sont essentielles à la construction du cerveau.
Un principe fondamental du développement infantile est que le cerveau ne s’organise pas à partir d’informations abstraites, mais à partir de l’expérience corporelle. Le processus peut se résumer ainsi : expérience → synapses → pensée → apprentissage. Cette période, particulièrement sensible entre 0 et 3 ans, est au cœur des travaux de la pédagogue britannique Elinor Goldschmied (1910-2009), dont les idées restent d’une grande actualité.
Que fait un enfant quand on ne lui « apprend » pas à jouer ?
Pour comprendre la pertinence des travaux de Goldschmied, il suffit d’observer un jeune enfant. Un bébé n’est pas un simple récepteur de stimuli, mais un acteur qui explore, expérimente, touche, secoue, frappe et décide. Il choisit quel objet saisir, combien de temps le retenir, ce qui se passe s’il le lâche, s’il est lourd, s’il fait du bruit, s’il est froid ou chaud. Au fond, il se pose des questions simples mais fondamentales : qu’est-ce que c’est ? Que puis-je en faire ? Qu’est-ce qui m’intéresse ? Qu’est-ce que j’apprends ?
Des objets aux textures et aux poids variés
Le développement ne se fait pas à partir d’instructions externes, mais d’une exploration interne soutenue. Cette exploration nécessite un environnement riche et stimulant, proposant des objets offrant résistance, poids, texture, volume et de réelles variations. Lorsque l’environnement est appauvri, lorsque l’enfant passe trop de temps immobile face à des écrans, ce n’est pas seulement le mouvement qui est affecté, mais aussi les opportunités de développer l’attention, la coordination et l’autorégulation.
Des recherches récentes confirment cette idée. Il a été démontré qu’une exposition précoce et importante aux écrans est associée à des résultats moins favorables en matière de fonctions exécutives, telles que l’attention soutenue et le contrôle inhibiteur, des processus essentiels à l’apprentissage ultérieur. D’un point de vue neuroéducatif, il ne s’agit pas d’un effet direct de la technologie, mais plutôt du déplacement d’expériences corporelles actives nécessaires au développement cognitif. Une étude a notamment mis en évidence ce lien.
Une approche pédagogique simple et précise
Goldschmied a formulé une idée qui résonne particulièrement à l’ère numérique : pour protéger le développement précoce, il est essentiel de proposer des situations où l’enfant peut explorer avec tout son corps, librement et avec des matériaux soigneusement choisis. Sa proposition la plus connue, le panier aux trésors, illustre parfaitement ce principe.
Il ne s’agit pas d’une activité spectaculaire ou d’un bricolage, mais d’une situation pédagogique soigneusement préparée. Un panier bas et stable, sans poignées, présenté comme une proposition unique, sans concurrence d’autres stimuli ni interférences constantes. À l’intérieur, une sélection d’objets non électroniques, offrant de multiples possibilités d’action. Goldschmied était particulièrement précise dans le choix des matériaux. Le panier n’est efficace que si les objets ont été choisis avec soin.
Des matériaux sélectionnés avec attention
L’adulte ne dirige pas le jeu, mais crée les conditions favorables : il choisit les matériaux et les qualités qui permettent une exploration riche, sûre et variée. Les matériaux du quotidien et naturels (bois, métal, tissu, cuir, verre, céramique ou papier) offrent ce qu’un écran ne peut pas offrir : poids, température, rugosité, élasticité, odeur et sons réels. Cette diversité n’est pas décorative ; elle stimule le système sensoriel et moteur, l’obligeant à s’adapter, à s’accorder et à comparer.
Cette approche s’inscrit dans la démarche dite jeu heuristique, axée sur l’exploration autonome des matériaux quotidiens et naturels dans la petite enfance.
Expériences motrices et fonctions exécutives
D’un point de vue cognitif, ces expériences activent les processus de résolution de problèmes, la mémoire de travail et la flexibilité cognitive. Des études récentes indiquent que des expériences motrices riches et variées dès le plus jeune âge sont associées à un meilleur développement des fonctions exécutives, en particulier lorsqu’elles impliquent une prise de décision et une variabilité motrice.
Expérimenter plutôt que « divertir »
Proposer une vidéo sur un écran pour éviter que l’enfant ne s’ennuie ne nécessite pas d’ajustement postural, de coordination corporelle ou de régulation du mouvement. C’est pourquoi des organisations telles que l’Organisation Mondiale de la Santé insistent pour limiter strictement l’utilisation des écrans pendant les premières années de la vie et privilégier le jeu actif, le sommeil et l’interaction avec l’environnement physique.
L’approche de Goldschmied ne se limite pas aux objets, mais concerne également le rôle de l’adulte. Celui-ci sélectionne les matériaux, prépare l’environnement et assure la sécurité, sans diriger l’action. Il observe, enregistre et interprète. Cette présence stable et discrète favorise l’autonomie et l’autorégulation. Si l’adulte intervient constamment, l’enfant dépend d’une régulation externe. Si l’adulte n’est plus disponible, l’enfant le réclame et s’ennuie. Mais lorsque l’environnement est riche et l’intervention adaptée, l’enfant maintient son attention, explore plus en profondeur et construit ses propres connaissances.
Un enfant qui passe de longues périodes immobile devant un écran ne perd pas seulement ses mouvements. Il perd le contact avec ce qui structure la pensée précoce : l’exploration manuelle et orale, la coordination corporelle, la gravité, le déséquilibre, la répétition et la création. Il perd une partie de l’architecture corporelle de la pensée.
Pour cette raison, la pédagogie d’Elinor Goldschmied n’est pas un regard sur le passé, mais une réponse profondément contemporaine. La petite enfance ne se construit pas avec des pixels, mais avec des mains occupées, des objets réels, une libre circulation et des liens humains stables.
Goldschmied l’a dit clairement. La science actuelle le confirme. La décision, désormais, est éducative.